S'identifier - Contact

La Première Rue

Exposition

Mots-clés : , ,

Exposition

“réflexions sur grenade”
11 avril – 30 mai 2008
Marie Giraud

Commissaire : Joseph Abram

 “réflexions sur grenade”
Habitante occasionnelle de Grenade, Marie Giraud propose une réflexion théorique sur cette ville mythique, ou, plus exactement, sur un fragment de son paysage et sur les objets singuliers qui le composent. Pour elle, Grenade constitue une sorte de "refuge", un ensemble de lieux quotidiens, vécus et parcourus pendant de longs mois, au cours de séjours de durées inégales, espacés dans le temps. Ville-territoire, ville-voyage, ville-mosaïque, ville cachée, Grenade est aussi, pour elle, "une source infinie de pensées". C'est dans cette ville ancienne, marquée par la symbiose des civilisations arabe et andalouse, où l'art et la nature semblent se conjuguer en une étrange harmonie, faite de contrastes et d'imperfections, qu'elle dit avoir été confrontée, pour la première fois, à la "force du paysage"…   
…Mais qu'entend-elle par paysage ? Et que signifie l'expérience qu'elle nous propose sur celui de Grenade ? Si l'on en croit le dictionnaire, le paysage est une "étendue de pays qui s'offre à la vue". Et celle-ci peut être caractérisée par son aspect. On parle alors de paysage naturel ou artificiel, urbain ou montagneux. Celui de Grenade est un paysage de collines, avec, pour toile de fond, les hauts sommets de la Sierra Nevada. Située au confluent de trois rivières, le Genil, le Beiro, et le Darro, la ville domine l’une des plaines les plus riches de l’Andalousie Orientale. Depuis la route qui vient de Malaga, elle semble se confondre avec les collines qui la portent et qui l'environnent. Mais le mot paysage, tel que le définit le dictionnaire, renvoie aussi à la représentation d'un site naturel ou artificiel par la peinture, par le dessin ou par la photographie. Et toutes ces acceptions du mot, on le devine, ne sont pas étanches, car même non représenté par la peinture ou par la photographie, un site est déjà une "représentation" dès lors qu'il se construit dans notre esprit comme un "paysage". Tout paysage suppose un dispositif sensoriel et mental de perception et de construction, et c'est précisément ce dispositif qui captive Marie Giraud dans son exploration de Grenade.

Dans son bel essai intitulé L'invention du paysage, Anne Cauquelin amis en évidence le rôle historique de la peinture dans l'émergence culturelle du paysage "comme ensemble structuré ayant ses règles de composition" et "comme schéma symbolique de notre proche contact avec la nature". "Le paysage (mot et notion) nous viendrait de Hollande,transiterait par l'Italie, s'installerait définitivement dans nos esprits avec la longue élaboration des lois de la perspective, et triompherait de tout obstacle quand, existant pour lui-même, il échappe à son rôle décoratif et occupe le devant de la scène". Mais c'est au-delà du domaine de l'art qu'Anne Cauquelin pose la question du paysage, car, pour elle, la "forme symbolique" mise en place par la perspective "enveloppe l'ensemble de nos constructions mentales de telle façon que nous ne saurions voir qu'à travers son prisme". Un ordre du paysage s'instaure ainsi, par-delà la représentation graphique des lieux et des objets, à travers l'équivalence d'un artifice et de la nature. "Pour les Occidentaux que nous sommes, le paysage, c'est bien, en effet, de la nature. L'image, construite sur l'illusion de la perspective, se confond avec ce dont elle serait l'image".* C'est précisément dans cet espace virtuel complexe, où le site se superpose à sa représentation, qu'entend agir Marie Giraud face au paysage fabuleux de Grenade. La tension visuelle qu'elle observe entre les deux versants opposés des collines qui dominent la ville, celle où s'accroche la forteresse de l'Alhambra, et celle où s'étend l'Albaicin, avec ses constructions maures et andalouses mêlées, constitue le point de départ de son investigation théorico-plastique. C'est de la confrontation entre ces deux versants indissociables de la vallée du Darro qu'est née son interrogation sur Grenade. Mais comment s'élabore notre perception de la ville ? Dans quel cadre abstrait concevons-nous sa beauté et celle de son paysage ?

L'image d'une ville, s'identifie, selon Marie Giraud, à la richesse des expériences qu'elle permet. Les villes qui s'inscrivent dans des sites mouvementés offrent une multiplicité de situations et d'occasions, de belvédères et de points de vue. Le relief leur confère une "visualité" inégalable, suscitant un aller-retour permanent entre "l'action à l'intérieur de la ville" et la "contemplation de son apparence extérieure". Le regard, bien qu'ancré dans la substance urbaine, paraît toujours provenir du dehors. Cette alternance magique entre "l'action" et la "vision" produit un jeu mental subtil entre la forme de la cité et l'image qu'elle projette. "Il me semble, confie Marie Giraud, que l'on observe, dans ces villes en reliefs, un attachement plus fort des habitants à leur milieu. Souvent les artistes sont fascinés par les endroits bâtis sur ces vallonnements et escarpements. Ce sont des lieux que dessine le terrain naturel qui les supporte, et dont émane quelque chose de sacré qui imprègne la vie quotidienne des habitants et que perçoivent aussi les visiteurs". La colline de l'Albaicin offre un dispositif kinesthésique remarquable permettant d'appréhender le site de l'Alhambra dans un mouvement global, à la fois, continu et discontinu. Certains bâtiments, sans valeur apparente, jouent dans cette approche tridimensionnelle de la colline d'en face un rôle de premier plan. Mais comment traiter, dans ce site exceptionnel marqué par l'histoire, la coexistence du monumental et de l'ordinaire ? Comment penser les valeurs esthétiques que véhiculent implicitement les notions de patrimoine et d'historicité ? Et ces valeurs universelles considérées, à tort ou à raison, comme intangibles ne représentent-elles pas, au fond, un obstacle majeur à l'appréhension pleine et entière du monde concret qui nous entoure? Marie Giraud ne prétend pas répondre à ces questions. Elle cherche d'abord à les formuler de manière intuitive en s'appuyant sur les outils projectuels offerts par la discipline architecturale. Mettant en œuvre des moyens plastiques originaux, elle construit un dispositif insolite à partir de maquettes d'échelles et de gabarits différents. Son travail, innovant à plus d'un titre, se situe à la croisée des chemins, convoquant, à tour de rôle, la conception et la représentation, la description et l'évocation (géographique, historique, littéraire, poétique), le panorama et la vision rapprochée, le pittoresque et le sublime... C'est notre regard intime sur les choses que questionne Marie Giraud et, plus encore, la machine invisible qui le sous-tend.**
                Joseph Abram

*Anne Cauquelin, L'invention du paysage, [Plon, 1989], PUF, Paris, 2000, pp. 27-30.
**Marie Giraud est architecte. Elle a travaillé, à Paris, chez Stanislas Fiszer et, à Grenade, chez Antonio Jimenez Torrecillas. Plongée, depuis l'enfance, dans l'émerveillement du voyage, elle explore une poétique de l'ailleurs et de la vision.


vitale(design) - www.vitale-design.com


http://www.photosapiens.com

- Lu 1263 fois
Article précédent - Commenter - Article suivant -

Discussions actives